Marc Chevalier – L’éther du trottoir.

 

 

 

Je suis l’homme le plus fort du néant. Une sorte de vérité suinte à la surface de moi. Je suis nu comme un arbre en fleur, j’ai de la cervelle dans les ventricules du palpitant. J’ai les yeux brillants comme des souliers, lustrés aux crachats. Les poumons soufflent la pensée, le cerveau sécrète la morve. J’ai trois enclumes : Johni, Kevine et Johana. Le temps nous emporte mais l’existence nous ralentie. J’habite un huitième jour, un jour caché, glissé entre dimanche et lundi. J’espionne la réalité. J’aime ce qui est permis. Je suis un soldat au petit trot. Je suis la femme la plus grosse du monde. Nous partageons le même squelette: L’ordre. Charles Hernu dans le rôle d’Albertine. Pour m’enrichir j’ai acheté deux pommes, j’en ai mangé une, j’ai astiqué l’autre pour qu’elle brille et je l’ai revendu le double. Je n’habite plus, je circule, je deviens partout, je glisse de plus en plus vers l’extérieur de l’espace que j’occupe. Je n’habite plus les lieux. Je glisse. J’illustre la pensée d’une masse en prenant exemple sur vous et moi. Je la synthétise avec la lumière du soleil et les minéraux de la terre, la fais passer entre vous, revenir vers moi, je la fais rouler sous la langue comme un grand vin et j’expire. Je fais cette blague depuis quarante ans. J’aime ce média. C’est comme un visage : on l’émet ou on le reçoit. Je rachète deux pommes, j’en mange une, j’astique l’autre pour la faire briller, je la revends le double. J’amasse une fortune considérable. Je fréquente de grands artistes et un grand coiffeur, certainement un des meilleurs, il transcende la discipline, la propulse au rang d’art majeur. Il ne coupe plus, il arrache, il ne peigne plus, il creuse, il bâtit, il griffe comme un architecte et comme un chat. Il implante des tics qu’il tatoue, il cultive des mousses, il chasse la concurrence et il me brosse devant vous. Il décapite les tzars et me coiffe avec leurs têtes ; il me les enfile comme des cagoules et je regarde par la bouche. Je fais bonjour de la main. J’ai l’air fier, bien en place entre palimpseste et palingénésie. Ma vie appartient à la guerre. Tu démontes ton flingue, tu remontes ton flingue. C’est toujours une réaction à l’ennui qui finit par souffler l’apogée du genre. Pasqua dans le rôle d’Albertine. Les provinciaux sont toujours trop gras. Ils gaspillent nos livres et brulent notre pain. C’est en reniflant les livres qu’on apprend vraiment. Bientôt j’aurais fini ma croissance mais il y aura toujours quelque chose en moi qui recule au fur et à mesure que j’avance, comme les roues des carrosses au cinéma, quelque chose d’immobile qui bouge en moi quand je stagne. Y a-t-il une immobilité limite comme il y a une vitesse limite ? L’immobilité absolue au delà de laquelle la matière sort de l’emprise du temps, une immobilité tel qu’on l’observe comme un mouvement à l’encontre de tout; une voile qui ne prendrait pas le souffle d’un monde qui s’en va, le mouvement transparent à l’expansion, immobile comme un centre, transparent et imperméable. Nos orteils poussent et gigotent autour de nos lèvres toujours un peu plus à chaque baiser. Je touche cette inconstance qui cerne les objets. Je fais coucou à cette fenêtre. Mes tongs ont basculé dans la puanteur. Une seule et même chaire : la bataille. Je rachète deux pommes. Je prie avec une ferveur extatique, je hurle après Dieu. Je suis la femelle du curé. J’ai le droit de tuer mon prochain. Avec Dieu, je m’éclate au boulot. Je fais retentir la conscience dans la cloche crânienne. Je mange les hommes cassés et vidés de leur coquille, les hommes au plat. Je soude deux chevaux par les huit fers. Avec ma trompe, je te tiens par le groin. Dans la famille des hommes donne-moi le mâle, la femelle, le frère, la grand-mère. Comme Dieu, je ne sors pas du cadre de mes fonctions. Comme Dieu, j’ai quelque chose que je n’arrive pas à dire. Comme lui, je suis grassouillet. Dieu dégueule de moi quand je souris. Je touche un point culminant : la paligraphie du « je ». Je souris comme un benêt. Je resterai immensément joli sans jamais devenir beau. Je hurle en silence, je ne pleure pas, j’ai les yeux sec ; j’ai les yeux trempés, je ne pleure pas, je sue. J’élabore ma virginité, je la créer, je l’érige. Pinocchio est un mutant qui descend du maillet. Dieu est un complot ! Moi je prospère au boulot, mon job à moi c’est du boulot. Il n’y a pas de désordre dans ma pensée, je ne souille pas mes beaux écrits avec de vilaines pensées. C’est Dieu qui dégueule de moi quand je dégueule dessus. Tu démontes ton flingue, tu remontes ton flingue (je profite de cette parenthèse pour sourire à nouveau, tu filmes mon sourire, je projette le film sur tes gants blancs. Je t’aime d’une passion dévorante, je sais que tu le sais). Je passe mon temps à gratter un talus sous le regard ahuri des montagnes. Je traque une bande de phrases de mauvais aloi. Débrouille toi avec le néant. De mon cadavre je ferai un sandwich pour le grand voyage. Je suis pornographique. Aujourd’hui j’ai vu un truc qui existait. Il y a tellement de belles choses à voir, un film à dix francs, un château en plastique. J’entends le vibratum des arrières mondes, les dimensions s’emboutissent. Je m’adresse à celle qui m’entend, celle dont je sais me faire entendre par delà tous les brouhahas et les vacarmes. Je tricote de petits bonnets et de petits chaussons pour habiller ses mots. On additionne nos beautés. Je mens. Tel un guerrier j’avance à poil avec un nez de clown. Je papillonne ça et là parmi les senteurs printanières et j’entends rouler les tambours dans le lointain, les tambours de l’Histoire. J’ai fixé ma baïonnette sur un lance-flamme. Je crée des surfaces sur les gouffres. Je n’aime que mon argent à moi mais j’adore le sexe des autres. L’infini est là. La saveur perpétuelle de notre propre langue. Tu démonte ton flingue tu remonte ton flingue. On accouche pénardes entre copines. On rachète deux pommes, on jeûne, je fais briller les deux, on les revend le double. J’écris avec mes antennes de guêpe. Je suis le dindon blanc. J’ai le rôle d’Albertine.